lundi 1 août 2016

Une ancienne Sèvrienne parle de Madeleine Schnerb



NECROLOGIE :

Sévriennes d’hier et d’aujourd’hui numéro 123 Mars 1986

Germaine Gros à gauche avec Paul Lalande


Nous fûmes jeunes ensemble, mais la jeunesse, la joie de vivre de Madeleine Schnerb, qui était en ces années 22-25 Madeleine Liebschütz, était si éclatante que sa mort me semble incroyable. Nous étions l’une et l’autre du Sud-est, puisqu’elle arrivait de Dijon via Versailles, et moi directement de Lyon. Je sais peu de choses de ses parents, mais dans ses « Mémoires pour deux », elle consacre des pages admiratives à son grand-père Elie Weil, venu d’Alsace à Dijon pour y étudier, puis y exercer la médecine, et dont la pensée laïque et républicaine eut une forte influence sur l’adolescence.
Madeleine trouva à l’Ecole l’enrichissement intellectuel auquel elle aspirait, non seulement à travers l’enseignement reçu, mais dans les échanges avec des « compagnes » aux personnalités diverses mais complémentaires, que liait, dit-elle, une profonde amitié. « Sèvres, ajoute-t-elle dans le compte-rendu du Déjeuner qui célébra notre 50e anniversaire de notre entrée à l’Ecole, c’était en ce temps-là, une communauté. » Elle ne boudait, d’ailleurs, ni les tartines de quatre heures en compagnie d’Andrée et de Geneviève, ni les fêtes où elle jouait son rôle avec enjouement, comme en témoignent les photos d’un album conservé précieusement. Sa fille, Mme Hérody, nous écrit que « l’évocation de l’Ecole a bercé toute son enfance » et que « Sèvres a été pour sa mère une des périodes de sa vie les plus heureuses. »
Telle elle était en ces temps lointains, telle elle m’apparut 47 ans après, quand nous nous sommes retrouvées pour ces agapes promotionnelles, à peines vieillies, les cheveux encore bruns, toute animée par la joie de revoir celles d’entre nous qui avaient pu se rendre à Sèvres. Une éphémère lettre circulante à laquelle elle avait largement participé avait préparé la rencontre.
Mais je n’avais pas attendu celle-ci pour la suivre par la pensée au cours de ce demi-siècle où les occupations de la vie n’avaient pas facilité la correspondance. Nous nous étions même entrevues à Clermont où après des débuts fort agréables à Cahors, elle avait été nommée en 1926. J’enseignais dans la même Académie, et les épreuves du bachot en 1930 (ou 31) me permirent de faire la connaissance de son mari, Robert Schnerb, historien  de grande valeur, auquel on ne sut pas toujours rendre hommage, et celle de leur fille, alors toute petite.
Puis j’appris leur nomination à Paris en 1937, les épreuves du temps de guerre où Madeleine affronta avec vaillance la persécution antisémite… mais sur toute cette période, et aussi sur le rayonnement de l’enseignante, je laisse la parole à son amie Madeleine Rebérioux-Amoudruz, qui fut à Clermont sa disciple bien-aimée (elle eut le 1er Prix d’histoire au Concours général) et dont la famille fut pour les Schnerb un soutien dans les années noires.
Au lendemain de la guerre, tandis que M. Schnerb reprenait ses fonctions au Lycée de Clermont, Madeleine entrait définitivement dans la retraite, cultivant dans la propriété auvergnate de Coudes son jardin dans tous les sens du mot, achevant l’éducation de ses deux enfants et participant aux travaux de son maris.
La mort de celui-ci survenue en 1962 la laissa inconsolable, mais avec son courage habituel elle ne se replia pas sur elle-même. Elle s’assigna pour tâche de faire revivre le disparu dans ces « Mémoires pour deux » où passent la tendresse mais aussi la révolte contre l’injustice subie, et aussi parfois l’humour. Sa fille mariée, son fils au loin (diplomate, il habite Séoul), elle quitta l’Auvergne pour se fixer à Llauro-dans-les-Aspres. Elle a beaucoup aimé ce village auquel elle a consacré quatre articles dans Sévriennes. Elle y possédait une maison ancienne, « la Casa del Toupi que cante » (la maison du pot qui chante) qu’elle aménagea et orna des œuvres des jeunes artistes qu’elle encourageait ; présidente de l’Association pour la promotion culturelle de Llauro elle lutta contre la désertification culturelle et humaine du pays en favorisant la renaissance de l’artisanat (poterie, bouchonnerie) par sa plume et par son action.
Cela ne l’empêchait ni de prendre son bâton de pèlerin pour aller voir parents et amis, ni d’accueillir tous ceux qui venaient volontiers lui rendre visite.
C’est seulement en 84 que se sentant souffrante, elle dut abandonner son village d’adoption pour se retirer en Haute-Garonne chez sa petite-fille Elisabeth qu’elle chérissait. Elle y est morte à l’automne dernier. Ce qui me frappe dans cette vie si riche, aux trajectoires imprévues, c’est la curiosité d’esprit, la vaillance, le goût de la justice, la combativité et cet enthousiasme qu’elle a su garder en dépit des coups du sort. Et par-dessus tout la générosité, comme en témoigne cette phrase de la dernière lettre reçue d’elle en 84 : « Se donner, c’est une joie certaine qui n’a pas de prix. »
Germaine GROS

lundi 22 février 2016

L'Or - 3e partie - La monnaie médiévale

In L’information historique, n°4 juillet-octobre 1949, pages 132-139.


B- La monnaie médiévale.

1° Le Moyen âge conserve le système romain : malgré la secousse terrible des invasions, l'économie prolonge celle de l'Antiquité et l'aureus solidus reste l'unité monétaire.

2° Mais avec l'époque carolingienne se produit un schisme : on a bien montré (voir les ouvrages de F. Lot dans la collection de Synthèse historique) que l'Occident doit vivre en économie fermée, la fortune foncière étant la base de la vie sociale. Précisément ce nouvel état de choses correspond à la disparition de la monnaie d'or ; les invasions n'ont fait qu'exagérer la saignée de métal jaune que l'Occident n'a cessé de subir au profit de l'Orient ; les marchands orientaux continuent de vendre aux propriétaires occidentaux des tissus et des épices payables en or. Ainsi les sous quittent l'Occident qui doit se résigner à se contenter de monnaies blanches et à vivre d'une existence économiquement sommaire. Il ne faut pas en conclure à la disparition totale de l'or : non seulement les trésors des églises en conservent, mais, pour payer leurs meilleurs serviteurs, les pillards varègues disposent de colliers d'or massif. Pourtant la frappe de l'or a vécu.

3° Pendant ce temps, l'Empire byzantin concentre presque tout l'or du monde européen : entre les vieilles réserves impériales, il encaisse les bénéfices d'une balance commerciale favorable et reçoit régulièrement le produit des mines de Nubie et des Monts Oural. Il est vrai que, même à l'époque brillante de la civilisation byzantine, l'or est plus abondant sur les places d'Antioche et d'Alexandrie que dans la capitale. Par ailleurs, à la veille de l'invasion arabe, les exportations sont en décadence, alors que l'Empire continue à être un gros acheteur en Asie Centrale et autour de l'Océan Indien. A mesure que les importations dépassent les exportations, des Byzantins prévoyants se font thésauriseurs et transforment leurs lingots en trésors d'églises et de monastères, tandis que la quantité de métal  précieux qui s'en va en Perse sassanide ou en Mésopotamie s'y enfouit, puisque les Persans ne se servent que de monnaies d'argent. En somme une véritable marée métallique, sans reflux, déferle d'ouest en est, vers les Etats "mangeurs d'or", à travers les pays éponges" (Egypte, Syrie).

4° L'invasion arabe, en passant d'abord par les pays "mangeurs" ou les pays "éponges" change toute la situation : elle remet dans le circuit des trésors millénaires enfouis dans des souterrains ; les envahisseurs affectent bien de respecter les monastères, mais ils exigent de tels tributs que les membres du clergé doivent aliéner une grande partie de leur fortune ; les pillards n'hésitent d'ailleurs pas à violer les sépultures des pharaons (le "Sésame, ouvre-toi des contes arabes n'est pas une simple légende). Les mines de Nubie, l'Or du Soudan sont conquis aussi. Les caravanes qui traversent toujours le désert viennent maintenant enrichir les dynasties arabes du Maghreb, qui vont bientôt se disputer les routes terrestres de l'or.
A partir du IX e siècle, le monnayage de ce métal est général dans toute le monde musulman, de l'Iran à l'Espagne : mangons et dinars supplantent les besants de Byzance.

5° L'or musulman joue du IXe au XIe siècle un rôle primordial : sans doute une grande part en est drainée vers l'Asie centrale et l'Asie des Moussons, mais l'Orient continue à vider Byzance de sa substance. La crise iconoclaste, en jetant à la fonte les trésors des monastères, n'assure qu'un répit à l'Empire dont la ruine est progressive. D'autre part, et c'est la grande nouveauté de cette période, le monde barbare reprend sa place dans le circuit des affaires : les places de Venise et de Kiev en sont les emporia. La Francie cède, contre espèces sonnantes, contre beaux besants, dinars et mangons, ses armes, son étain de Cornouailles, son bois pour constructions navales ; de Moscovie viennent les fourrures et les belles esclaves blondes, exposées au marché de Kiev pour aller peupler les harems arabes. La suprématie du monde musulman ne contrarie donc pas la "renaissance carolingienne" et le "second âge d'or byzantin". L'Occident n'ignore pas l'usage de la monnaie jaune, mais il ne frappe qu'en argent (sans doute la synonymie des termes "argent" et "monnaie" date de là) ; ou bien il fabrique des contrefaçons de mangons sans reculer devant l'horreur du blasphème, puisqu'il grave des versets du Coran sur ces falsifications : curieux hommage au crédit dont jouissent les marchands arabes.

dimanche 21 février 2016

L'Or - 2e partie - L'or dans l'Antiquité

In L’information historique, n°4 juillet-octobre 1949, pages 132-139.

II- L'OR ET LA MONNAIE

Marc Bloch a pu affirmer que, si l'histoire de l'or était bien connue, une grande partie de l'histoire économique sortirait de la confusion (Annales d'Histoire économique et sociale. 1933, n°1). En tout cas, l'or est à la fois un signe et une cause des mouvements profonds de l'économie : même sous forme de bijoux il garde une valeur telle qu'on peut être tenté de le thésauriser et, par ailleurs, comme toute autre matière, le prix en varie avec la rareté et avec la demande. Les vicissitudes en sont donc liées à celles de l'industrie et du commerce.

A- L'or dans l'Antiquité.

Les espèces "sonnantes" apparaissent sept siècles avant notre ère pour se substituer au troc mais il est probable que jusqu'au VIe siècle l'usage en est réservé aux grosses transactions. La Grèce classique, d'ailleurs, n'a connu que les pièces d'argent : c'est Philippe de Macédoine qui introduit les pièces d'or, les philippes et son fils, Alexandre, après avoir pillé les trésors orientaux, en rend l'usage fréquent. De même, les Romains de la République n'utilisaient que le métal blanc et c'est Auguste qui, le premier, met en circulation des pièces qui se répandent après lui dans le monde romain.
Dès lors, la pratique du bimétallisme pose le problème de la valeur relative des deux métaux précieux. Cependant, jusqu'à Marc-Aurèle, on thésaurise en argent : l'Etat, voyant grandir ses besoins, a recouru à l'altération des monnaies d'argent ; l'inflation et la hausse des prix qui en résultent font que l'économie-nature (ou le troc) gagne du terrain aux dépens de l'économie-argent ; aussi les thésauriseurs se tournent-ils ensuite vers l'or qui devient, sous Dioclétien le métal monétaire principal.
Constantin crée le solidus (qui deviendra le sol puis le sou), monnaie-étalon qui équivaut à 24 pièces d'argent de Dioclétien : ainsi l'Empire du IVe siècle possède une monnaie d'or remarquablement stable, dont les rapports avec celles de cuivre et d'argent sont exactement déterminés.
Néanmoins, même à cette époque d'apparente stabilité, un fait reste troublant : pourquoi l'Etat lui-même, quand il lève une taxe libellée en onces exige-t-il 7 solidii au lieu de 6 par once, ce qui serait conforme au change officiel, et oblige-t-il ses percepteurs, sitôt les pièces collectées, à les transformer en lingots ? La frappe des monnaies serait-elle limitée alors à la fourniture de pièces destinées aux libéralités impériales ? En tout état de cause, l'or devient de plus en plus cher.
Est-ce à dire qu'ils soit rare ? Si l'on en croit les témoignages de l'époque, il ne le semble pas : que de baudriers, de colliers, de fourreaux en or ! Les riches portent dans les cérémonies brocards en or et nombreux bijoux. L'Empereur possède d'imposantes collections provenant de razzias lointaines, de confiscations aux dépens des nobles, puis de pillages de temples païens. D'autre part, les mines des bords du Rhin, de Sardaigne, d'Espagne, de Dalmatie, de Thrace fournissent une quantité de métal précieux qui devrait suffire aux besoins.

Il faut donc chercher ailleurs que dans la rareté l'explication de la hausse de la valeur de l'or :
1° La balance commerciale de l'Empire est de plus en plus déficitaire à cause des importations de soie, de perles, de parfums, toutes choses qu'on paie en or pour ne pas exporter le fer indispensable  à la défense militaire.
2° Le gouvernement doit verser aux chefs barbares du Rhin et du Danube d'énormes quantités de métal précieux pour acheter la paix.
Aussi l'Etat se réserve-t-il le monopole de l'exportation de l'or et de l'importation de la soie.
L'apparente abondance du métal précieux ne doit pas faire illusion : seuls les riches qui vivent du "marché noir" en possèdent. les pauvres doivent se contenter de la monnaie inflationniste et ne subsistent que grâce à quelques distributions gratuites. Quand l'Empire songe à revenir à une monnaie saine - le tiers de sous ou tremisssis - tout est remis en question par les Invasions.


L'Or : 1e partie : les usages de l'or

L’Or

In L’information historique, n°4 juillet-octobre 1949, pages 132-139.

Bien que le problème de l'or intéresse l'humanité depuis fort longtemps, le professeur d'histoire, enfermé trop souvent dans les cadres chronologiques, ne lui attribue pas la place qu'il mérite. Sans doute ne manque-t-on pas de décrire les sarcophages en or de Tout-Ank-Amon, d'admirer les masques de Mycènes, de faire une grande part dans le chapitre des Grandes Découvertes à la recherche de l'Eldorado, et encore de signaler les rapports entre le papier-monnaie et l'or, à propos des expériences de Law et de l'assignat... En raison de cette discontinuité même, il nous parait indispensable de reprendre la question dans son ensemble, d'autant plus que depuis quelques années, de nombreux livres et articles, à la fois érudits et passionnants, nous apportent des données nouvelles.

I- LES USAGES DE L'OR

A- Prestige de l'or.

On peut tout d'abord reconstituer toute une mythologie de l'or  les pommes des Hespérides, l’aventure du roi Midas, l'expédition des Argonautes à la recherche de la fabuleuse Toison, le roi Crésus et sa légende, l'Or du Rhin jalousement gardé par les Filles du fleuve, sœurs des Dieux du Walhalla ; puis on peut dresser une sorte d'inventaire des expressions populaires qui attribuent au métal précieux une valeur morale : un cœur d'or, il vaut son pesant d'or, le silence est d'or, etc. Il serait facile alors d'expliquer ces vertus symboliques par les qualités intrinsèques de ce métal : brillant, inaltérabilité, malléabilité.

B- Emplois de l'or.

a- En orfèvrerie.
Il remonte à la plus haute antiquité : signalons justement le sarcophage de Tout-Ank-Amon qui pesait 320 kilos, les objets liturgiques du Moyen âge ainsi que les vaisselles princières d'or massif. Depuis les temps modernes on réserve l'or aux petits objets : tabatières, bonbonnières, chaînes et boîtiers de montres, montures de lunettes : signe de pénurie ou indice de la prédominance de l'or-monnaie.

b- Dans le costume.
Les vêtements tissés d'or sons signalés dès l'époque romaine : les Empereurs de Byzance, puis les grands prélats possèdent des vêtements d'apparat aux passementeries d'or ; c'est au XIXe siècle seulement que l'on renonce à la fabrication des brocards d'or.

c- Dans l'industrie.
L'usage de l'or se limite actuellement à la dorure des volumes reliés, de la vaisselle, de la ferronnerie à la fabrication de plumes de stylographes, à l'aurification dentaire, et on le fait entrer dans la composition de certains remèdes. Mais aussi souvent qu'on le peut, on lui préfère des succédanés moins coûteux.
En réalité, la monnaie et les lingots absorbèrent la plus grosse partie de la production aurifère : l'histoire de l'or se confond donc à peu près avec celle de la monnaie : nous touchons là un problème économique fondamental.

à suivre : L'or et la monnaie

lundi 10 août 2015

Certificat de bonne conduite

Certificat de bonne conduite de George Liebschüz, le père de Madeleine, certifié conforme par la mairie de Coudes en août 1940...


samedi 1 juin 2013

Les rapports de Cluny et de l’art français médiéval pour les classes nouvelles (3)

Comment faire comprendre aux cinquièmes nouvelles les rapports de Cluny et de l’art français médiéval (fin)

In L’information historique, n°1 janvier-février 1948, pp33-38.


A Cluny-même, l'hôtellerie ouvre ses portes aux visiteurs venus du monde entier.
Comme chez les Bénédictins, le cloître ressemble aux grandes galeries des maisons romaines. La salle capitulaire, les dortoirs, l'infirmerie, tout cela constitue les éléments de nombreux couvents : à les visiter, on comprend surtout la vie conventuelle en général et non les traits distinctifs de Cluny.

C) La décoration des édifices

Nous devons résister à la tentation de tout ramener dans l'iconographie romane à l'influence de l'abbaye bourguignonne. Appliquons-nous à faire des rapprochements sans conclure forcément à des rapports de cause à effet ; mais n'oublions jamais que le premier objet du culte clunisien est le salut des âmes, ce qui explique bien des choses.

1- Les Thèmes

a) Influence de certains cultes

Saint-Benoît, le fondateur de l'ordre bénédictin, figure sur les chapiteaux de Saint-Benoît-sur-Loire et de Vézelay ; la Vierge, en dévotion particulière à Cluny, occupe une place de choix à Vézelay, à la Charité.
Les fêtes liturgiques de la Chandeleur, de la Trinité, de la Nativité, de la Présentation fournissent des sujets aux sculpteurs sur pierre. La Cène, les Noces de Cana (Saint-Sauveur de Nevers), symboles de la lutte contre l'hérésie, sont les vivants témoins des miracles de Jésus. La signification profonde en est soulignée par les paroles de Pierre le Vénérable (citées par Émile Mâle) sur les sacrifices sanglants. Le culte rendu à saint Pierre (église de Longpont, de Moissac) s'interprète comme un hommage à l’institution pontificale.
Malgré ce faisceau de remarques, il ne nous est pas permis de conclure que ces thèmes, assez répandus dans l'iconographie médiévale, sont exclusivement clunisiens.

b) Influence de la liturgie.

Ici nous touchons de plus près à l’originalité de Cluny : les chapiteaux, miraculeusement conservés provenant du tour du chœur de l'abbaye-mère, en sont un témoignage précieux (Musée Ochier, à Cluny) : quand on connaît le goût des moines des bords de la Grosne pour le plain-chant, on ne s'étonne plus d'y voir sculptés les tons de l'octave. Certains critiques pensent que l'hermétique mystique n'est pas étrangère à ces représentations symboliques.


c) Influence des manuscrits

Émile Mâle a insisté sur le rôle  des manuscrits dans les thèmes iconographiques des sculpteurs du Moyen âge. Or Cluny et certaines de ses filles abritaient des ateliers de copistes particulièrement célèbres : malheureusement on ne peut que faire des suppositions. La bibilothèque de Cluny ayant été détruite et dispersée, perte irréparable quand on sait que le catalogue de l'abbaye-mère comprenait 570 numéros, représentant un choix, très varié pour l'époque, de littérature sacrée et profane. Les abbés comptaient nombre d'écrivains remarquables, les moines, beaucoup de maîtres enlumineurs.
C'est le fameux manuscrit de l'Apocalypse, dit de Saint-Sever, répandu dans le monde chrétien par les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle, enluminé en Gascogne par le moine Béatus qui, à son tour, servit de modèle pour la sculpture des tympans de Moissac et de Charlieu : les quatre animaux qui entourent le Christ ne se comprennent que par ce rapprochement ingénieux. L'étude de ce même manuscrit éclaire l'économie de la plus grande partie des chapiteaux de Moissac où l'on retrouve des cavaliers montés sur des lions, saint Michel combattant le Dragon, la Bête enchantée par l'Ange, la Grande Babylone, la Jérusalem céleste, les quatre Animaux. Pour qui ne connaît pas l'Apocalypse de Saint-Sever, l'absence de la Nativité à la suite des scènes de l'église de Saint-Benoît (où sont figurées l'Annonce aux bergers et l'Adoration des Mages) reste une énigme. Très suggestif aussi le rapprochement entre le Jugement Dernier d'Autun et de Conques et certains manuscrits.
S'il est donc certain que beaucoup de thèmes clunisiens sont en rapport avec des enluminures célèbres, nous ne sommes pas fondés cependant à dire que Cluny soit  seul à avoir puisé son inspiration dans ces manuscrits ; d'autres sculpteurs que des Clunistes ont certainement connu ces thèmes : nous ne sommes pas en droit de conclure de la ressemblance entre la façade de Chartres et certaines églises clunisiennes à l'influence de Cluny ; il peut y avoir une coïncidence.
Cependant, ces rapprochements méritent d'attirer l'attention d'un public curieux.

d) Rapports entre la vie du moine clunisien et certaines images lapidaires.

Le Cluniste vit au milieu des êtres surnaturels : Pierre le Vénérable se délecte à des histoires de fantômes ; le moine croit que des anges entrent volontiers au dortoir, le couvent lui apparaît comme une forteresse en butte aux attaques du Démon : aussi le Diable occupe-t-il une place de choix sur les chapiteaux de Vézelay : ici, il prend une forme animale, là il sort du Veau d'or, tel qu'un texte de Raoul Glaber le voit ; ailleurs, il se cache sous les traits d'un géant, parce que Pierre le Vénérable et Guibert de Nogent l'ont ainsi décrit.
Sous l'influence de la littérature clunisienne, l'Esprit du Mal, ne ressemble plus en rien au beau Satan romain. La femme, aussi redoutable que le Malin, sert de lyre au démon de Vézelay, s'identifie à la Luxure, flagellée aux Enfers (à Moissac), apparaît en tentatrice de saint Benoît (église de Saint-Benoît et de Moissac).
Nul doute que ce sont des scènes de ce genre qui ont irrité Bernard de Cîteaux jusqu’à faire de lui un farouche iconoclaste.


2- Les techniques

a) La sculpture a subi l'influence de la technique de l'enluminure dans la mesure où la pierre peut conserver l'image picturale : les bas-reliefs sont colorés, les vides sont comblés par des figures qui se conforment à la "loi du cadre" ; les draperies restent collantes et à petits plis.

b) Certaines statues gardent le caractère de pièces d'orfèvrerie : ainsi la Vierge de Conques est l’inspiratrice des Vierges noires auvergnates.

c) Cluny, grâce à ses prieurés d'Orient, n'a pas ignoré les fresques byzantines ou syriennes : celles de Berzé-la-Ville, de Saint-Savin-sur-Gartempe n'en sont pas les seules preuves (il en reste des traces à Saint-Gilles-de-Montoire, Tavant, en Touraine, Vicq-en-Berry, etc.).
Mais la parenté entre les différentes manifestations de l'art n'est pas une marque de l'originalité clunisienne : tout au plus pouvons-nous affirmer que les manuscrits des moines étaient plus remarquables et mieux connus que les autres.




Conclusion : 

L'intérêt de cette étude serait donc :
a) D'apprendre à observer, grâce à des rapprochements (comparaison entre des monuments analogues, comparaison entre les manuscrits et les bas-reliefs, etc.).
b) De montrer les liens entre la vie et l'art, en particulier entre la pensée religieuse, la liturgie d'une part, l'architecture et l'ornementation de l'autre.
c) De faire apprécier en elles-mêmes certaines formes de beauté sans méconnaître les liens étroits entre le milieu social et l'impression esthétique.
d) De tenter d'expliquer quelles sont les limites de la certitude en histoire : cette leçon de modestie scientifique est plus facile à tirer, pour un jeune public, de constatations concrètes que de théories abstraites.


NOTA
Les professeurs pourront varier à l'infini leur étude selon les possibilités locales. Parfois l'examen d'un monument roman, même étranger à la directe obédience de Cluny, peut présenter un grand intérêt : ainsi Saint-Trophime d'Arles ou la cathédrale d'Autun. S'il est certainement imprudent de penser que les quatre animaux du portail d'Arles ou que le Jugement Dernier d'Autun dérivent de Cluny, on ne peut cependant pas interdire tout rapprochement.
Or l'histoire vit de rapprochements, de comparaisons. Outre le plaisir esthétique, les élèves trouveront, en ce genre d'étude, ample matière à réflexion.


Les rapports de Cluny et de l’art français médiéval pour les classes nouvelles (2)

Comment faire comprendre aux cinquièmes nouvelles les rapports de Cluny et de l’art français médiéval (2e partie)

In L’information historique, n°1 janvier-février 1948, pp33-38.



II- L'EXPANSION DE L'ORDRE
De 910 à 1110 environ, pendant deux siècles, de grands abbés règnent à Cluny et sur de nombreux prieurés, Bernon, le fondateur, a déjà sous son obédience Baume, Souvigny et Gigny, ce dernier bientôt perdu. Odon, son successeur est le véritable créateur de la centralisation clunisienne. Puis viennent Maïeul, lettré et diplomate, Odilon, écrivain habile et fécond, magnifique en son hospitalité, Hugues le Grand, l'ami de Grégoire VII qui donne, pendant soixante ans, à l'abbaye de la Grosne un éclat incomparable et pose la première pierre de la grande église abbatiale (fin XI e siècle).
Mais au moment même de l'apogée, les difficultés commencent : conflits avec les souverains, et avec les ordres concurrents (c'est alors que "Pierre le Vénérable" soutient non sans talent, une polémique véhémente contre Bernard de Cîteaux).
Autour de l'abbaye-mère gravitent une multitude d'asiles de repos, de refuges pour les moines. Mais l'examen d'une carte de la dispersion des couvents clunisiens ne nous donne pas la même satisfaction intellectuelle, née de la certitude, que celle que nous avons puisée dans l'étude de la carte des abbayes cisterciennes : où un groupe de l'obédience de Cîteaux vient s'installer, il apporte avec lui un certain canon artistique, tandis que le cluniste, lui, se montre d'esprit plus ouvert aux influences locales, si bien que la présence d'un couvent clunisien n'implique pas forcément une construction à la manière clunisienne et qu'inversement l'influence de Cluny s'est marquée ailleurs que dans les couvents clunisiens. Le problème n'est pas simple.

III- LE PROBLÈME DE L'ART CLUNISIEN

Nous devons cependant essayer d'approcher de la certitude : occasion précieuse de montrer aux enfants, sous une forme concrète, que l'histoire n'est pas toute faite, mais que nous pouvons tous contribuer à la recherche de la vérité.
Les thèses peuvent se résumer assez simplement :
Viollet-le-Duc faisait de l'abbaye de Cluny l'honneur d'avoir créé l'art roman, art exclusivement monacal. Les historiens contemporains ne vont pas aussi loin. Cependant deux éminents critiques, Émile Mâle et après lui Henri Focillon attribuent à l'influence de Cluny beaucoup des caractères de l'art roman, Marc Bloch le leur a reproché. Mais on doit admettre, au moins, avec MM. Aubert et Réau que l'église de Cluny est à l'origine de nombreux thèmes iconographiques romans : s'il n'y a pas un "art clunisien" il y a "une école clunisienne" ; les chapiteaux du chœur de Cluny étant antérieurs aux sculptures d'Autun, Vézelay, Moissac, Poitiers, Saint-Trophime et Saint-Gilles. Malheureusement, les conclusions d'ensemble restent caricaturales par suite de la destruction de l'abbaye-mère.
Dans ces conditions, les remarques qui suivent sont plutôt des déductions : aux élèves et à leurs professeurs d'exercer leur sagacité afin de franchir la limite entre l'hypothèse et la certitude.

A- La répartition sur la carte

Si Cluny n'impose pas son style comme le cas de Cîteaux, par contre on peut dire que partout où l'abbaye a essaimé, les églises romanes foisonnent : semblables aux abeilles porteuses de pollen, les clunistes transportent d'un lieu à un autre des thèmes et des méthodes.
D'ailleurs, la basilique de Cluny elle-même porte l'empreinte d'une synthèse entre le Nord (élévation) et le Midi (goût de la ligne horizontale). Donc rien de plus délicat que de déceler, dans un monument ce qui est proprement clunisien. Sans doute, la résistance de l'abbaye de la Grosne se manifeste surtout par le refus d'adopter le style clunisien : les moines d'Autun et Cluny ? ils dessinent aussitôt pour leur église un plan différent de celui de l'abbaye-mère. Mais n'est-il pas troublant que Vézelay, dans son ordonnance, ressemble à Saint-Martin d'Autun ?

B) Les abbayes

Dans son ensemble précisément, une abbaye clunisienne ressemble à toutes les abbayes bénédictines qui, elles-mêmes, dérivent des couvents syriens et que Cîteaux copiera à son tour : une cour entourée d'un cloître, des bâtiments annexes.
Mais l'église clunisienne, elle, recherche les murs élevés, dresse vers le ciel (orgueil ou acte de foi?) ses tours et ses flèches ; toujours au nord, elle protège l’ensemble du couvent des vents froids ; le chevet est long et arrondi ; le plan en forme de croix archiépiscopale, à double transept de longueur inégale, s'oppose à la netteté simple de l'église cistercienne. Construite pour les pèlerinages, elle se fait accueillante par les larges dimensions de son narthex ou de son porche, et adaptée aux processions liturgiques, elle permet une circulation aisée autour du sanctuaire. A Cluny même... (à suivre)