lundi 1 août 2016

Une ancienne Sèvrienne parle de Madeleine Schnerb



NECROLOGIE :

Sévriennes d’hier et d’aujourd’hui numéro 123 Mars 1986

Germaine Gros à gauche avec Paul Lalande


Nous fûmes jeunes ensemble, mais la jeunesse, la joie de vivre de Madeleine Schnerb, qui était en ces années 22-25 Madeleine Liebschütz, était si éclatante que sa mort me semble incroyable. Nous étions l’une et l’autre du Sud-est, puisqu’elle arrivait de Dijon via Versailles, et moi directement de Lyon. Je sais peu de choses de ses parents, mais dans ses « Mémoires pour deux », elle consacre des pages admiratives à son grand-père Elie Weil, venu d’Alsace à Dijon pour y étudier, puis y exercer la médecine, et dont la pensée laïque et républicaine eut une forte influence sur l’adolescence.
Madeleine trouva à l’Ecole l’enrichissement intellectuel auquel elle aspirait, non seulement à travers l’enseignement reçu, mais dans les échanges avec des « compagnes » aux personnalités diverses mais complémentaires, que liait, dit-elle, une profonde amitié. « Sèvres, ajoute-t-elle dans le compte-rendu du Déjeuner qui célébra notre 50e anniversaire de notre entrée à l’Ecole, c’était en ce temps-là, une communauté. » Elle ne boudait, d’ailleurs, ni les tartines de quatre heures en compagnie d’Andrée et de Geneviève, ni les fêtes où elle jouait son rôle avec enjouement, comme en témoignent les photos d’un album conservé précieusement. Sa fille, Mme Hérody, nous écrit que « l’évocation de l’Ecole a bercé toute son enfance » et que « Sèvres a été pour sa mère une des périodes de sa vie les plus heureuses. »
Telle elle était en ces temps lointains, telle elle m’apparut 47 ans après, quand nous nous sommes retrouvées pour ces agapes promotionnelles, à peines vieillies, les cheveux encore bruns, toute animée par la joie de revoir celles d’entre nous qui avaient pu se rendre à Sèvres. Une éphémère lettre circulante à laquelle elle avait largement participé avait préparé la rencontre.
Mais je n’avais pas attendu celle-ci pour la suivre par la pensée au cours de ce demi-siècle où les occupations de la vie n’avaient pas facilité la correspondance. Nous nous étions même entrevues à Clermont où après des débuts fort agréables à Cahors, elle avait été nommée en 1926. J’enseignais dans la même Académie, et les épreuves du bachot en 1930 (ou 31) me permirent de faire la connaissance de son mari, Robert Schnerb, historien  de grande valeur, auquel on ne sut pas toujours rendre hommage, et celle de leur fille, alors toute petite.
Puis j’appris leur nomination à Paris en 1937, les épreuves du temps de guerre où Madeleine affronta avec vaillance la persécution antisémite… mais sur toute cette période, et aussi sur le rayonnement de l’enseignante, je laisse la parole à son amie Madeleine Rebérioux-Amoudruz, qui fut à Clermont sa disciple bien-aimée (elle eut le 1er Prix d’histoire au Concours général) et dont la famille fut pour les Schnerb un soutien dans les années noires.
Au lendemain de la guerre, tandis que M. Schnerb reprenait ses fonctions au Lycée de Clermont, Madeleine entrait définitivement dans la retraite, cultivant dans la propriété auvergnate de Coudes son jardin dans tous les sens du mot, achevant l’éducation de ses deux enfants et participant aux travaux de son maris.
La mort de celui-ci survenue en 1962 la laissa inconsolable, mais avec son courage habituel elle ne se replia pas sur elle-même. Elle s’assigna pour tâche de faire revivre le disparu dans ces « Mémoires pour deux » où passent la tendresse mais aussi la révolte contre l’injustice subie, et aussi parfois l’humour. Sa fille mariée, son fils au loin (diplomate, il habite Séoul), elle quitta l’Auvergne pour se fixer à Llauro-dans-les-Aspres. Elle a beaucoup aimé ce village auquel elle a consacré quatre articles dans Sévriennes. Elle y possédait une maison ancienne, « la Casa del Toupi que cante » (la maison du pot qui chante) qu’elle aménagea et orna des œuvres des jeunes artistes qu’elle encourageait ; présidente de l’Association pour la promotion culturelle de Llauro elle lutta contre la désertification culturelle et humaine du pays en favorisant la renaissance de l’artisanat (poterie, bouchonnerie) par sa plume et par son action.
Cela ne l’empêchait ni de prendre son bâton de pèlerin pour aller voir parents et amis, ni d’accueillir tous ceux qui venaient volontiers lui rendre visite.
C’est seulement en 84 que se sentant souffrante, elle dut abandonner son village d’adoption pour se retirer en Haute-Garonne chez sa petite-fille Elisabeth qu’elle chérissait. Elle y est morte à l’automne dernier. Ce qui me frappe dans cette vie si riche, aux trajectoires imprévues, c’est la curiosité d’esprit, la vaillance, le goût de la justice, la combativité et cet enthousiasme qu’elle a su garder en dépit des coups du sort. Et par-dessus tout la générosité, comme en témoigne cette phrase de la dernière lettre reçue d’elle en 84 : « Se donner, c’est une joie certaine qui n’a pas de prix. »
Germaine GROS

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